RDC : l’uranium aurait-il quitté le pays caché dans les cargaisons de cobalt ?

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Une enquête du Financial Times et de Lighthouse Reports relance les interrogations sur la présence d’uranium dans les minerais de cobalt produits en République démocratique du Congo. Une étude scientifique évoque des milliers de tonnes de matière radioactive potentiellement exportées entre 2000 et 2024, notamment vers la Chine. Le groupe chinois CMOC conteste fermement certaines accusations.

La République démocratique du Congo ne déclare officiellement aucune production d’uranium depuis plusieurs décennies. Pourtant, son sous-sol pourrait avoir laissé échapper d’importantes quantités de ce minerai radioactif, non pas sous forme d’uranium officiellement commercialisé, mais mélangé au cobalt exporté depuis la riche ceinture cuprifère du Katanga.

C’est l’une des principales révélations d’une enquête publiée le 30 juillet 2026 par le Financial Times et Lighthouse Reports. Les journalistes ont documenté la présence récurrente d’uranium dans des minerais de cobalt issus de plusieurs exploitations industrielles congolaises.

Jusqu’à 5 000 tonnes d’uranium potentiellement exportées

Selon les éléments scientifiques examinés dans le cadre de cette enquête, les exportations congolaises d’hydroxyde de cobalt entre 2000 et 2024 auraient pu contenir au moins 2 000 tonnes d’uranium naturel, avec une estimation pouvant atteindre environ 5 000 tonnes selon les hypothèses retenues.

Il ne s’agit toutefois pas de 2 000 à 5 000 tonnes d’uranium extraites et commercialisées intentionnellement par la RDC. Le métal radioactif serait présent naturellement dans certains minerais de cuivre et de cobalt et aurait pu voyager comme impureté ou contaminant dans les cargaisons de cobalt.

Cette nuance est essentielle : l’enquête ne démontre pas que la RDC aurait organisé une filière clandestine d’exportation d’uranium. Elle met plutôt en évidence un possible angle mort dans la surveillance des matières radioactives contenues dans les chaînes d’approvisionnement minières.

La Chine au cœur des interrogations

Une partie importante du cobalt congolais est destinée à la Chine, devenue un acteur majeur de la transformation mondiale de ce minerai stratégique utilisé notamment dans certaines batteries.

La question qui préoccupe désormais les experts est donc la suivante : que devient l’uranium présent naturellement dans le cobalt une fois celui-ci arrivé dans les raffineries ?

L’hypothèse d’une récupération involontaire de l’uranium lors du processus de raffinage ne peut pas être totalement écartée. Le Financial Times souligne notamment qu’une raffinerie de cobalt en Finlande a déjà démontré qu’il était techniquement possible de séparer de l’uranium présent dans de l’hydroxyde de cobalt congolais.

Pour autant, aucun élément public ne permet d’affirmer que la Chine aurait effectivement extrait de l’uranium à partir des cargaisons congolaises ou qu’il aurait été utilisé à des fins nucléaires.

Le cas sensible de Tenke Fungurume

L’enquête se penche particulièrement sur Tenke Fungurume Mining (TFM), l’un des principaux complexes cuprifères et cobaltifères de la RDC, contrôlé par le groupe chinois CMOC Group.

Des documents d’entreprise couvrant la période 2015-2021 font état de concentrations d’uranium dans l’hydroxyde de cobalt produit à Tenke. Selon le Financial Times, les niveaux auraient régulièrement dépassé le seuil légal congolais de 75 parties par million, ainsi que la limite internationale applicable au transport. Les données disponibles pour juin 2016 à décembre 2020 indiqueraient des dépassements du seuil congolais durant plus de 70 % des journées pour lesquelles des mesures étaient enregistrées.

Le problème n’aurait d’ailleurs pas été limité à TFM. Le site de Metalkol, exploité par Eurasian Resources Group, a également été confronté à la présence d’uranium dans le minerai. Des procédés de traitement utilisant notamment de l’acide phosphorique ont été mis en œuvre pour retirer cet élément avant exportation.

CMOC conteste les accusations

Le groupe chinois CMOC, qui exploite notamment Tenke Fungurume, rejette fermement les insinuations selon lesquelles il aurait volontairement exporté ou récupéré de l’uranium à partir de ses activités de cobalt.

Cette contestation intervient dans un contexte où CMOC est devenu l’un des acteurs dominants du cobalt mondial et où la RDC demeure le premier producteur mondial de ce métal stratégique. Le cobalt congolais alimente notamment les chaînes industrielles liées aux batteries et à la transition énergétique.

L’enjeu dépasse donc largement la seule question minière. Il touche à la fois à la santé des travailleurs, à la protection de l’environnement, à la traçabilité des minerais et à la non-prolifération nucléaire.

Une préoccupation sanitaire

La présence d’uranium dans les minerais n’est pas uniquement une question géopolitique. Elle peut également constituer un risque professionnel lorsque les travailleurs sont exposés durablement à des matières radioactives ou au radon produit par leur désintégration.

Le responsable de l’agence nucléaire congolaise cité par le Financial Times estime que la question constitue un problème de santé publique. Des contrôles réalisés au cours des douze derniers mois auraient montré, dans certains échantillons de cobalt hydroxide, des niveaux de rayonnement préoccupants.

En mars 2026, une autre alerte avait déjà illustré les risques liés à la gestion des matières radioactives dans le secteur minier congolais : des activités minières illégales sur un ancien site de résidus appartenant à Glencore avaient compromis certaines mesures de contrôle radiologique et conduit les autorités à émettre une alerte de sécurité.

Un système de contrôle confronté à ses limites

En théorie, les cargaisons quittant la RDC font l’objet de contrôles de radioactivité. Mais les autorités reconnaissent que le dispositif actuel ne permet pas nécessairement de détecter chaque situation problématique.

Le pays envisage notamment de renforcer les contrôles à l’aide de détecteurs automatisés capables de mesurer la radioactivité des cargaisons de minerais aux frontières. La mise en place d’un tel système nécessite cependant des moyens financiers et techniques importants.

Le paradoxe est d’autant plus frappant que la production d’uranium est aujourd’hui interdite en RDC, en partie en raison de l’histoire particulièrement sensible de ce minerai dans le pays. En 2010 déjà, un rapport des Nations unies avait alerté sur des tentatives de commercialisation illégale d’uranium provenant d’anciens stocks issus de la période coloniale.

L’AIEA dit ne pas avoir identifié de manquement

L’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), chargée notamment de contribuer au contrôle de la non-prolifération nucléaire, suit depuis plusieurs années la problématique des minerais congolais susceptibles de contenir de l’uranium.

L’enquête du Financial Times révèle notamment l’existence d’un mémo interne datant de 2009, qui identifiait déjà la ceinture cuprifère congolaise comme une zone présentant des risques d’exportation illégale de minerais contenant de l’uranium, avec une attention particulière portée au cobalt.

Mais l’AIEA nuance fortement le risque : selon un expert de l’agence cité par le Financial Times, elle ne dispose d’aucun élément indiquant que la RDC ne respecte pas ses obligations de garanties concernant les minerais de cobalt contenant naturellement de l’uranium et exportés à des fins non nucléaires.

Le problème tient notamment au fait que les cargaisons de cobalt sont généralement exportées pour leur cobalt, et non pour leur teneur en uranium. Une grande partie de l’uranium pourrait finir dans les résidus après traitement.

Une question stratégique pour Kinshasa

Au-delà de la polémique, l’affaire révèle une vulnérabilité structurelle : la RDC exporte massivement des minerais critiques alors qu’une partie de leur composition radioactive semble insuffisamment documentée et contrôlée.

L’enjeu est désormais de savoir combien d’uranium a réellement quitté le territoire congolais, sous quelles formes, dans quelles cargaisons et ce qu’il est devenu après transformation.

La réponse pourrait conduire Kinshasa à renforcer les contrôles radiologiques, à réaliser un audit national des sites miniers et à améliorer la traçabilité des minerais avant leur exportation.

Dans un contexte où le cobalt congolais est devenu un actif stratégique de la transition énergétique mondiale, cette affaire rappelle une réalité moins visible : derrière les minerais qui alimentent les batteries et les technologies modernes peuvent se trouver d’autres substances, dont certaines présentent des enjeux de santé publique et de sécurité internationale.

Pour l’heure, l’hypothèse d’une exportation massive d’uranium naturel caché dans les flux de cobalt est documentée et fait l’objet d’estimations scientifiques, mais elle ne doit pas être présentée comme la preuve d’une exportation clandestine volontaire d’uranium par la RDC ou d’une utilisation nucléaire par la Chine. C’est précisément cette distinction qui sera au cœur des prochaines investigations.